Le temps suspendu partie 4

Posté le 13 avril 2020

 

 

 

 Je continue cette série d’articles sur les conditions de vie très singulières dans lesquelles ces mesures de confinement nous obligent.

 

Il s’agit bien sûr de réflexions psychanalytiques, qui peuvent se croiser avec certaines thématiques développées notamment en philosophie, mais cela sur des panels plutôt normatifs, car il est sûr que les lectures que je propose ne pourront pas s’appliquer à toutes les singularités de confinement. En effet de la solitude la plus totale, à des lunes de miel que la situation permet, il existera autant de sortes de confinements que de personnes.

 

Il ne s’agit donc pas de proposer des morales, ni des vérités, mais plus de points de repères et d’explication pour montrer comment et pourquoi cette période singulière active ces désagréments, désordres, souffrances ou même ce que je constate déséquilibres psychiques parfois importants.

 

Dans les articles précédents, j’expliquais de façon simple et mécanique, comment cet enfermement nous confrontait à la perte de nos repères habituels, bien sûr ceux de liberté de nous déplacer, avec je le développerai dans un autre article, ces sentiments légitimes d’emprisonnement ressentis.

 

J’y reviendrai néanmoins dans ce rapide article, dont l’objet est de continuer à expliquer les conséquences de nos pertes de repères.

 

J’avais développé comment nous étions rapidement concernés par ces notions d’espace et de temps, et ce qui intervenait immédiatement en premier lieu c’est que nous ne nous en rendions pas compte. Il s’agit principalement de la possible déstructuration des balises personnelles, par manque des repères temporels, ceux-ci sont les plus importants car ils se croisent également avec nos cycles biologiques personnels.

 

J’avais précisé également dans les articles précédents,  que les pertes de repères principalement temporels nous renvoyaient à la notion de vacuité, qui elle-même renvoie sur la notion d’infini. Cette notion que notre cognition ne peut réellement envisager, c’est un concept métaphysique complexe à appréhender.

 

Je voulais rapidement exposer les symptômes premiers qui sont observables, c’est avant tout l’apparition de l’anxiété sous toutes les formes qui est repérable. L’anxiété pour rappel peut apparaitre sous forme physique par des troubles divers et gênants, comme des étourdissements, des bouffées de chaleur, des nausées, des migraines et tant d’autres, repérables à ce qu’il n’existe aucune cause réelle apparente les expliquant. Également sous forme psychologique à savoir la propension à ne plus voir sur tous les thèmes de pensées que des sujets d’inquiétude, tournant systématiquement la réflexion de toutes ces idées jusqu’à ce qu’elles deviennent autant de catastrophes, quitte même à en inventer.

 

Car le confinement, mais je vais à nouveau le préciser face au vide, fait également office de miroir et nous renvoie face à nos psychismes, et comme je l’ai toujours expliqué, étant le fruit de nos déterminismes psychologiques, chacun d’entre nous aura une réaction qui lui sera propre, et intimement personnelle face à l’évènement, et cela en fonction de ses propres antériorités.

 

Bien sûr que cette anxiété peut devenir tellement forte qu’elle peut provoquer des vagues de violence contre soi et contre autrui. Je vais développer comment la psychanalyse explique ce mécanisme, notamment par le principe de refoulement, qui en règle générale et quelques soient nos profils,  rempli son office, en maintenant cette pression refoulée, mais lorsque que la pression est à son paroxysme, le refoulement  ne peut plus faire son office de protection.

 

Car le refoulement nous protège en permanence, de nos pulsions et celles-ci sont nombreuses et de toutes natures comme : la peur la colère, la sexualité sous toutes ses formes, la soumission et toutes autres sortes. La métaphore que j’utilise souvent pour expliquer le mieux, est celle d’un barrage, dont la digue retient généralement à peu près bien, cette monstrueuse quantité d’eau, jusqu’au moment où les charges sont telles que la digue, soit suinte, et ainsi déverse, par exemple par porosité ce qui est contenu, et c’est la névrose. Soit la digue cède par endroit et libère un flux de cette énergie et c’est la bouffée psychotique que différents exutoires pourront éventuellement colmater pour ramener le calme.

 

 

Mais c’est en réalité plus subtil, c’est ce que je vais tenter d’expliquer.

 

 

Nous avons vu que la disparition du rempart de la temporalité nous exposait pleinement à celui de l’espace. Ainsi l’espace n’est plus limité par le temps, il apparait sans limites. Nous sommes confrontés à une notion que l’homme a du mal à concevoir : L’infini.

 

Perdre le contrôle du temps, c’est donc perdre le contrôle de l’espace, c’est revenir à ce temps d’avant, ce qui est non concevable, car cet état antérieur, la cognition ne peut en percevoir le sens.

 

La perte de repères fait miroir, car moins d’obligations, mais essentiellement l’autre disparaît. Je n’ai plus à le partager, je vois mes proches tels qu’ils sont dans la réalité et non dans l’idée que je veux avoir d’eux, et donc de moi. Rappelons-nous que seul l’homme lucide peut être heureux, malheureusement combien sont dans des mondes d’apparence et donc d’illusions !

 

Je n’ai plus à le partager, je vois mes proches, je me vois moi. Cela renvoie également à l’autorité, je développerai un article sur ce sujet, car cette perte de mes libertés me renvoie à ma capacité ou non à accepter cela, et donc à gérer mes frustrations. Ce qui m’amène à évoquer de fait ainsi la notion de légitimité de cette autorité, « mais qui donc peut avoir, ou s’octroyer pour certains cette légitimité à me restreindre mes libertés fondamentales et essentielles ? ».

 

Cette situation est tellement étrange et singulière qu’aucun de nous n’y échappent, et je vais très rapidement évoquer ici, pour un développement plus précis plus tard, comment nos systèmes de régulations vont fonctionner, plus ou moins, et sont tellement différents d’un individu à l’autre.

 

Pratiquement toutes les disciplines psy sont unanimes pour reconnaitre l’organisation bipolaire du psychisme avec les deux entités conscient et inconscient, et la seconde topique freudienne, permet d’expliquer les échanges entre les lieux d’activité en introduisant une donnée supplémentaire qui est dynamique, atemporelle et constante que sont les trois entités : le Ça, le Moi et le Surmoi.

 

Pour faire rapide, nous pouvons considérer que le Moi serait celui qui est aux manettes, le plus lucide, à l’équilibre entre ses affects, à savoir les pulsions et compulsions de toutes sortes et de toutes natures, confronté aux codes de comportements que l’éducation plus ou moins rigide, plus ou moins laxiste ont développés.

 

Ainsi le Moi est constamment soumis à des dilemmes, et par un léger humour cela nous ramène à nos sujets de philo comme : « qui doit l’emporte la Passion ou la Raison ? » vaste question mais que nous vivons, voire subissons au quotidien et sans nous en rendre compte.

 

Ainsi le Surmoi est souvent considéré, et cela à très grand tort à une méchante zone coercitive, en réalité c’est le gendarme dont nous avons besoin, mais nous pouvons également avoir carrément une caserne de gendarmerie et là ce n’est plus du tout la même chose.

 

Et d’autre par ce gendarme peut aussi être, un surveillant des parcs et jardins, plus ou moins présent, plus ou moins aguerri et donc souvent très défaillant, et peu opératif car pas au courant des lois, et dans cette configuration le Surmoi sera très faible, voire très défaillant

 

Là encore pour faire court, trop de Surmoi, il s’agit de la première hypothèse, et ce sera trop de conscient et donc une, voire des tendances paranoïaques. Et dans la seconde hypothèse, ce sera l’émergence des pulsions plus ou moins contrôlées et il s’agira souvent de tendances à l’hystérisation ou pire à la psychopathie.

 

Je le répète à tous mes analysants, nous ne sentons jamais autant légitimes que dans nos affects, ainsi le timide sera humaniste, le colérique aura le sang chaud, le suicidaire un romantique, mais en réalité nous voyons que ce sont ces états d’affects qui vont ainsi provoquer des situations de ressentis, et non des décisions purement muries.

 

Or le piège le plus terrible c’est que nous nous sentons légitime de ces états d’affects surtout lorsqu’ils se présentent, quitte bien sûr à les regretter très rapidement. Mais ces états pulsionnels s’imposent à nous comme des légitimités et nous poussent à des actions malheureuses et parfois tragiques.

 

 

Et là à nouveau je le rappelle aux analysants, « c’est nous le patron et non nos affects ».

 

 

Nous comprenons aisément que cette étrange situation « d’un temps suspendu » nous pousse tous dans nos retranchements et en fonction dont nos déterminismes psychiques se sont construits à travers nos expérience de vie, nous aurons des structurations psychologiques et en particulier des Surmoi totalement différents.

 

Cette période « de temps suspendu » nous rend inégaux, car ceux qui ont eu la chance de bénéficier d’une enfance équilibrée et aimante pourront profiter d’un Surmoi adaptatif qui permettra au Moi de trouver au mieux des situations adaptatives au mieux de nos intérêts, et rappelons-nous Spinoza, l’homme connaissant les causes de ce qui l’affecte, peut mieux décider de ce qui lui permet de se construire. La psychanalyse, notamment PAR va beaucoup plus loin par la réversibilité du psychisme et par la construction d’un nouveau Surmoi, en désactivant par les abréactions ces pulsions issues du passé et non réellement réagi à l’époque.

 

Le conseil actuel est d’être tout simplement à l’écoute et à l’observation autant de nos attitudes que de nos ressentis, pour éviter que s’instaure en nous des poches d’affect qui non repérées pourraient devenir explosives.

Pour en savoir plus : mon dernier livre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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