Le temps suspendu (Partie 1)

Posté le 31 mars 2020

Le temps suspendu sablier

 

 

Cette période étrange due au confinement provoqué par le virus active des territoires d’émotions, de sensations, de pensées, territoires très particuliers en chacun de nous qui sont le propre et l’expression de la psychanalyse.

Je propose de développer quelques réflexions autour de ces contrées qui sont activées individuellement au fond de chacun, et collectivement, mais surtout essayer d’apporter des bouffées de perspectives.

« Le temps suspendu » est une expression que j’utilise fréquemment, car très souvent dans nos parcours de vie nous sommes dans ces états de dépendance et de soumission où notre liberté est touchée. Cela comme dans ces films de science-fiction dans lesquels l’individu est comme piégé dans le temps avec l’impression que celui-ci ne s’écoule plus comme habituellement, quitte à revivre à l’infini certaines situations, comme aussi un peu ces impressions de déjà vu, de répétitions, de pertes de maitrise.

Ce repère que nous donne ce rythme qu’est le temps, est un des piliers de notre vie, que ce soit dès le réveil du matin, au soir au moment du coucher, tout est vécu, organisé par le temps, l’heure, le moment, l’instant sont autant de marques. Ainsi les journées, les semaines, les mois sont structurés par cela, et du jour au lendemain, ce virus par le confinement qu’il nous impose, nous scotche dans ce temps suspendu.

Au fur et à mesure de nos parcours de vie nous pouvons être confrontés à ces moments, ces situations très étranges, où le temps est un autre, où il n’apparait plus de la même façon, il n’est plus ordré ni rythmé de la même façon, tous les repaires ou une grande partie de ceux-ci disparaissent, et surtout comme nous dépendons de lui, nous disparaissons avec lui.

 

Prisonnier du temps, c’est cela aussi que le temps suspendu.

 

Je vais développer en une série d’articles les différents territoires qui sont actuellement ainsi activés et qui interfèrent directement avec le fonctionnement de notre psychisme.

Cette pandémie qui touche l’ensemble de la population mondiale, est bien évidemment un événement traumatogène. Et ceci quel que soit notre positionnement géographique, nous serons concernés, que la distance soit moindre ou grande.

Nous sommes tous de fait confrontés, ainsi par ce qui nous frappe, directement à la mort, ou à toute forme de menace de mort. D’autant que plus que tout, dans notre société occidentale, nous a habitué à une sorte d’invincibilité, de pleine puissance, et puis là soudainement jaillit comme des fonds des temps les plus sombres de l’humanité, les termes d’épidémie, pire de pandémie à laquelle nous ne pouvons qu’y plaquer les termes de choléra, de peste, donc de désolation, de ravages.

Nous nous sentions invincible et l’entropie s’invite dans notre espace.

Nous verrons plus loin combien cette société, cet état qui est dans le plus intime de nos psychismes une représentation des fonctions parentales, qui sont avant toutes choses protectrices et nourricières.

Et puis les termes de guerre sont employés, et en l’espace d’à peine une semaine nous basculons de notre confort habituel, protégés, aux heures les pires de l’histoire de l’homme, les grandes épidémies, c’est de fait évoquer la dilution de tous repères, de toutes les sécurités, nous voyons de suite disparaitre cette idée d’un état fort, et qui nous protégeait.

Du jour au lendemain tout vole en éclat, certains y voient, y mettent leurs pires mots pour nous prédire les pires maux, et puis les réseaux, la toile y ajoutent leur malicieuse turpitude de toutes informations, même les spécialistes n’ont plus de crédits, se discréditant à tour d’émissions.

Nous venons de voir que bien sûr cette directe confrontation à la mort, et ce genre d’événement peut générer une forte charge émotionnelle très difficile à contrôler, pouvant avoir de nombreuses répercussions sur le plan psychologique.

La manifestation la plus fréquente et presque naturelle est le phénomène d’angoisse, qui est souvent représenté par des bouffées de panique, des troubles de l’humeur comme bien sûr l’hypocondrie, l’altération du jugement avec perte de sens critique, l’impression de perdre pied, accompagnées de somatisations comme des troubles physiques : des bouffée de chaleur, des étourdissements, des perte de sommeil, d’appétit, des trouble de l’humeur, et tant d’autres très désagréables ;

D’autre part sont également activés de très nombreux territoires anxiogènes comme :

  • La mort
  • La maladie
  • Le confinement
  • La perte de liberté
  • L’isolement
  • L’insécurité
  • Le manque de confiance individuel et collectif
  • La perte de tous repères

Pour en revenir aux conséquences, nous savons que cette situation épidémique peut impacter la santé mentale de pratiquement tout le monde. Mais nous avons tous notre propre façon de réagir, et nos prospères aptitudes face aux stimulus.

Il est très difficile d’anticiper, ou même de prévoir a priori quelles seront nos réactions et encore moins celles des autres. La clinique psychanalytique nous apprend à comprendre ces mécanismes, durant lesquels, nos comportements s’organisent et s’activent comme ces piles mnésiques auxquelles je fais référence fréquemment. A savoir qu’à l’observation et grâce au refoulement nous sommes protégés par les conséquences de peur, de tristesse, de panique, mais qu’en réalité ce refoulement qui nous protège sur le plan intellectuel et conscient ne nous préserve pas pour autant, le psychisme et le soma encaissent ce qui explique qu’à un certain moment ces piles qui arrivent bien au-delà de leur capacité d’absorption se déchargent. Ceci se déroule uniquement de deux façons, soit de manière constante en devenant par exemple poreuse et nous sommes dans la névrose, soit en cédant brutalement et nous sommes dans un territoire psychotique.

Aussi certaines personnes vont vite se sentir dépassées par les événements et ne pas comprendre ce qu’il se passe, alors que d’autres peuvent éprouver de la peur ou de l’anxiété au quotidien. Mais si certaines ont des réactions mesurées et réfléchies, d’autres réagissent de manière plus vive. Nos réactions vont être déterminées par de nombreux facteurs, tels que notre nos expériences antérieures d’événements stressants, ainsi nous pouvons avoir au fond de nous des piles déjà actives dont nous ignorons l’existence et qui sont à la limite de leur capacité.

Anxiété anticipatoire dans le cas du trouble panique, les attaques de celle-ci constituent une expérience très pénible et laissent une véritable empreinte traumatique : la personne qui en a été victime y repense constamment et vit dans la peur que d’autres attaques ne viennent à tout moment.

Il est important de préciser à nouveau ce concept de l’anxiété, qui est d’anticiper de manière négative quelque chose qui ne s’est pas encore produit et qui probablement ne va vraisemblablement même pas se produire.

Il faut éviter que notre psychisme perde le contrôle, et faire tant que possible que face à une incertitude nous n’envisagions pas automatiquement le pire scénario. « C’est un peu comme transpirer avant d’avoir chaud », illustre-t-elle. Nous avons tous plus ou moins cette tendance à nous laisser envahir par des pensées négatives.

Maintenant il faut aussi percevoir qu’être inquiet et d’anticiper par protection est légitime, donc dans des situations comme celles que nous traversons, il est tout à fait compréhensible de se sentir inquiet, maintenant à nous de faire en sorte que cela ne devienne systématiquement stressant, anxieux ou bouleversant.

Contrairement à beaucoup d’idées reçues il est normal et naturel d’avoir peur, celle-ci fait partie des émotions légitimes. Mais c’est sa fréquence et son amplitude qui sont des indices de ce qui nous échappe, et qui peut devenir la source du stress, ou bien de l’angoisse qui parfois elle est réellement pathogène.

Les analysants découvrent au cours du déroulement de leur psychanalyse que l’ensemble des émotions sont ce qui fait partie de nous et nous caractérise par l’appréciation et l’usage que nous en faisons. C’est l’excès ou l’insuffisance qui pose problème.

Contrairement aux idées reçues lorsqu’une analyse se termine les émotions sont bien présentes mais comme des constitutifs de ce Moi intime, ainsi les artistes de tous poils auront toujours cette palette émotionnelle qui leur servira toujours pour la créativité. Mais trop souvent ces émotions avant d’entreprendre une analyse sont excessives, ou insuffisantes.

Excessives nous le comprenons aisément pour l’observer en nous ou sur nos proches, c’est en réalité une forme d’hystérisation, à savoir que celles-ci n’étant que partiellement conscientisées, celles-ci n’ont pas d’autres chemins pour exister que celui du Pathos.
Insuffisante, lorsque depuis la plus tendre enfance le refoulement a fait son office de protection « blindant » ainsi l’enfant à sa tristesse, colère ou souffrance. La mélancolie en est une forme que nous arrivons à comprendre aisément.
J’ai organisé mon livre « Réfléchir autrement » autour de ce sujet. J’y explique que seul l’homme lucide peut réellement prétendre au bonheur quittant ainsi toutes les illusions de toutes natures.

Car nous ne sommes jamais aussi et autant légitimes que dans nos affects, ainsi le colérique nous dira qu’il a de la personnalité, ou le sang chaud, qu’ainsi il estime avoir raison d’agresser. Le timide de s’excuser en permanence en expliquant qu’il est humaniste. Le peureux qu’il est stoïque, et ainsi de suite.

En réalité toutes ces personnes sont sous le primat de leurs affects, et je rappelle systématiquement au cours d’une analyse, « c’est nous le patron », le but d’une analyse est bien d’amener l’analysant à dépasser la prise de conscience concernant ces attitudes par les abréactions ACPA, mais bien à trouver et organiser les nouveaux comportements que sont les perlaborations PEF en Psychanalyse PR.

 

Finalement quoi faire de cela ?

 

Dans un premier temps, il faut tant que possible savoir observer et nommer nos ressentis, reconnaitre ses peurs, ses angoisses, « ne pas avoir peur d’avoir peur », comme je viens de l’expliquer il s’agit d’une émotion naturelle, dont la fonction est de nous alerter, par le ressenti car parfois intellectuellement nous avons tendance à relativiser, banaliser tellement notre conscient marche à côté de la réalité. Ce sont des mécanismes projectifs, et subliminaux. Il est donc important de savoir identifier et nommer nos sensations dans un premier temps.

Cela permettra en donnant du sens quant à ces origines de pouvoir mieux contrôler. Bien sûr seule une analyse achevée résoudra réellement le problème, mais c’est déjà un premier pas et un élément d’agrément.

Et puis il faut savoir garder raison quant à la gestion des réelles informations, en sectionnant les sources d’information.

Savoir ainsi qu’une fois après avoir capté l’information véritablement indicatrice et organisationnelle comme : ce qui est autorisé, interdit, nécessaire, il faut tant que possible avoir une capacité d’adaptation et de relativité (facile à dire) mais oui, tout simplement en évitant de s’assommer d’informations et de contre-informations qui ne vont qu’alimenter les angoisses par les zones contradictoires qu’elles vont fournir. Faire ainsi que notre imagination essaye de faire des ponts entre ces informations en invoquant comme nous l’avons dit systématiquement le pire.

 

Il est nécessaire de prendre du recul sur ses propres pensées et ressentis, cela permettra de conscientiser sa peur.

 

Donc être à l’écoute des vraies informations, en capacité d’adaptation et surtout « Ne passons plus à côté des choses simples » du quotidien, en retrouvant des petits plaisirs très importants que notre société consumériste nous a fait oublier.

 

Nous avons vu qu’il est important d’identifier notre peur pour mieux l’appréhender.

 

Il s’agit là également du conatus de Spinoza. Car l’homme connaissant ce qui l’affecte sera toujours dans un schéma de causalité, mais deviendra libre dans la mesure ou ses choix sont orientes de manière à augmenter sa puissance d’agir.

 

A suivre dans ce contexte de notre temps suspendu :

 

Une série de petits articles, pour tenter de comprendre ces mécanismes mais cela surtout dans un but de trouver des apaisements réels.

Ceux-ci seront organisés autour de concepts que l’on retrouve dans la Psychanalyse PAR comme : les noumènes, les notions de matrices, et la caverne revisitée, la temporalité, l’identité, les mécanismes et principes de la fusion/ défusion et de distanciation.

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