
Une période de transition, qui peut aller de la fin du monde, à la promesse d’un renouveau, mais au final dans quoi rentre-t-on vraiment, ou plutôt de quoi sommes-nous sortis ? Toute la charge symbolique exploitée par le discours psychanalytique pourrait être développée ici. Entre déprime et renouveau, tâchons de dépasser la trivialité du constat d’une période de l’année fatigante, pour amorcer une réflexion sur ce qui nous pousse à la ressentir de manière aussi intense et décisive.
Pour approfondir ce qui distingue ces deux moments que sont les vacances et la rentrée, il semble essentiel de s’interroger sur le vécu subjectif du temps, et sur la manière dont celui-ci structure nos affects, pour pouvoir sortir du temps suspendu et aboutir sur le temps construit.
Le titre sous-tend effectivement qu’il existe deux natures différentes à ces périodes distinctes : les vacances et le quotidien. Ces deux natures, bien qu’elles se positionnent en tant que durée, c’est-à-dire une donnée limitée de temps, diffèrent sur un plan phénoménologique, c’est-à-dire par l’expérience subjectivement vécue. Nous ne vivons pas le temps de la même manière en vacances que lors de notre vie de tous les jours. Le terme « vacances » renvoie d’ailleurs à cette idée d’un espace vacant, vide, à remplir ou à laisser tel quel.
Faut-il ou non remplir cet espace ne sera pas notre question, mais nous pouvons tout de même évoquer qu’il peut y avoir une nécessité ressentie à le remplir. Cela peut renvoyer à une angoisse du vide : « Que faire de cet espace, de ce temps qui ne m’est pas imposé mais dont je peux a priori librement disposer ? ».
Or, cette différence dans la manière de vivre le temps ne renvoie pas seulement à une question de rythme, mais bien à une structure psychique plus profonde : celle de notre rapport au vide, à l’attente, et à l’angoisse qu’ils peuvent susciter.
Le temps phénoménologique
Nous insistons cependant sur l’idée que le temps n’est pas vécu de la même manière selon les périodes et que nous essayons, par association, d’attribuer un sens à cette observation phénoménologique, et ce, sur ce qui fait basculer la nature de ce vécu, d’une potentielle légèreté où il est bon de ne rien faire, à une structure soumise à l’obligation d’être remplie. Il existe une relativité du temps vécu, allant de la semaine de vacances où on s’ennuie, des deux mois bien remplis, et inversement. La quantité n’est pas facteur de qualité dans le temps vécu, ce qu’on oublie souvent lorsqu’on évoque la notion de « repos ».
Cela donne l’illusion facteur d’évaluation stable, par la biais aussi d’une dimension utilitaire, on se repose pour « recharger les batteries » pour être en forme pour le travail. Pourtant, il suffit pourtant d’une semaine, voir d’une seule journée, la rentrée, pour que la fatigue nous accable de nouveau. Nous émettons l’hypothèse, partant du temps phénoménologique, non-linéaire et non-quantifiable, que le psychisme confond par association les types de vécu, en activant une charge d’affect liée à événement ancien pour le projeter dans le moment présent. Ainsi, une rentrée mal vécue dans l’enfance pourra activer une fatigue comme réponse comportementale à ce vécu ancien mais dans le présent.
Par ailleurs, ce repère de la rentrée agit en tant que référent, englobant tout un ensemble de vécus reliés par association, et est bien sûr vécu subjectivement dès l’enfance par l’intermédiaire de la scolarité. Cet habitus est tout de même perpétué, du moins en France mais aussi ailleurs, au niveau collectif. C’est un marqueur temporel, une zone d’activation partagés, et qui nous renvoie peut-être à une problématique que nous rencontrons tous : le fait de passer de l’éternité au temporel. C’est là que la psychanalyse nous invite à creuser plus loin, en postulant que le ressenti actuel, cette fatigue inexpliquée ou cette mélancolie de septembre, pourrait en réalité être l’écho de souvenirs anciens, porteurs d’une charge affective inconsciente.
Le loisir ou le travail : le temps transformé
Ce glissement de l’individuel au collectif nous amène à reconsidérer la nature des activités elles-mêmes, et notamment à revisiter, à travers la philosophie grecque, la distinction fondamentale entre travail, loisir et vertu.
Le temps des vacances n’est pourtant pas nécessairement une longue oisiveté et peut parfois même être plus « productif ». On dépense parfois plus d’énergie en vacances, et chose incroyable, sans que nous ne ressentions une fatigue importante. Les Grecs faisaient la distinction entre le travail, entendons par là celui de l’esclave purement économique ou matériel, et le loisir, une autre forme d’activité relative à l’esprit et surtout à la vie de cité. Dans ce paradigme, l’activité n’est pas évaluée exactement au niveau physique ou mental, mais selon qu’elle participe ou non à la vertu. Pour Platon, nous pouvons par exemple avoir cette idée de savoir si telle activité participe à l’élévation de l’âme, activant la partie haute de celle-ci, le noûs (l’esprit, l’intellect) ou la partie basse epithumia, (le désir du bas-ventre).
L’activité n’est pas évaluée en termes de production matérielle, mais en termes éthiques, c’est-à-dire de manière d’être. Cette invocation des Grecs nous sert à indiquer qu’il peut y avoir une différence profonde, pas seulement philosophique, entre les différentes activités, autrement dit entre les manières de dépenser son temps. Qualitativement, le philosophe grec postule un choix, une décision à prendre au niveau éthique. Mais là où la philosophie grecque place la responsabilité du choix dans la conscience morale, la psychanalyse, elle, introduit une autre instance : l’inconscient, qui oriente le sujet parfois à son insu, en réactivant des désirs anciens ou non résolus. En psychanalyse PAR, nous disons que cela pourrait ne pas dépendre directement de la simple volonté du sujet, que la qualité ou non du temps dépensé n’est pas dictée par la morale ou l’économie, mais par l’inconscient. Ce désir inconscient, nous l’avons évoqué au début, est celui de ne pas rentrer, ou plutôt de ne pas sortir d’un monde où le temps n’existe tout simplement pas, où il reste vacant. Précisons que d’un point de vue phénoménologique, il n’est pas vacant dans le sens où il y aurait effectivement un vide à remplir, mais où il est, du fait de sa non-limitation, impossible à remplir.
Cela renvoie à l’idée de matrice et de temps cosmologique du butyrum : tout est dans tout et tout est immédiat. L’enfant dans le ventre de la mère n’expérimente pas l’attente, le temps en tant que vecteur de réalité, d’instants espacés par d’autres de nature différente. L’objet du désir n’est plus immédiat, le moyen devient quelque chose à construire, et développer ce moyen, cet intermédiaire, prend du temps. Ce désir de suspension du temps, ou de sa disparition pure et simple, nous renvoie à une dimension archaïque du psychisme, à un temps originel, celui du dedans, du fusionnel, de la matrice.
Signification de la durée et de l’éternité
Ce désir est pourtant doublé, voire même contré, par un autre, qui est aussi celui de structure, d’un ordre et d’un rythme. Les deux renvoient pourtant à un besoin de protection. Deux figures complémentaires caractérisent le temps. L’une englobant, dans une forme d’éternité, tous les événements dans une forme d’inconséquence ; l’autre sécurisant, mais tout en étant opposée, par la garantie d’un ordre, d’une non-dilution et de l’existence d’une cause et d’un effet. L’une où la pulsion se justifie elle-même, et l’autre où celle-ci est contrôlée, voire même bridée. Nous tombons ainsi sur le principe de plaisir et le principe de réalité. C’est donc bien un double mouvement qui se joue : d’un côté le désir d’un retour à l’indifférencié, de l’autre la nécessité d’entrer dans une temporalité structurée, balisée par le principe de réalité.
Bien sûr, les deux se croisent sans arrêt, et nous pouvons être aussi bien stressés en vacances que laxistes dans notre quotidien. Il existe tant de moments où nous sommes en décalage avec la nature du temps proposé. Non pas qu’il faille se conformer à être « à ce moment », mais il faudrait plutôt être en capacité de choisir ces moments, de tension ou de détente.
La perlaboration et la capacité de choisir
La perlaboration est ce qui cristallise cet équilibre des différents temps, par la mise en adéquation des désirs d’être avec la réalité. La capacité de choisir en vertu d’une évaluation des situations, entre ce que nous observons de nos états (autogènes), à se projeter dans d’autres comportements libérés des diktats émotionnels (endogènes), et à les mettre en application par réflexe (exogènes), tout cela est inclus dans la capacité de choisir.
La perlaboration, pour devenir pleine lucidité appliquée, prend elle aussi du temps. Le passage de l’endogène à l’exogène se fait par du travail, par la construction de l’habitude. Aristote précisait dans son Éthique à Nicomaque que la connaissance de la vertu ne suffisait pas à devenir vertueux, bien qu’elle soit nécessaire, mais que la vertu en tant qu’ethos était une application habituelle du bien, et qu’elle impliquait une dimension empirique. Cette capacité de transformation, loin d’être instantanée, nécessite répétition, ancrage et construction progressive : une idée que l’on retrouve également chez Aristote dans sa conception de la vertu comme pratique constante.
D’un point de vue plus égoïste et modeste, la psychanalyse PAR, à travers la perlaboration, reprend cette idée d’un habitus, qui doit gagner en poids et en intensité avec le temps et l’exercice de l’observation de ses propres états, nécessitant avant tout la désactivation des piles mnésiques négatives qui génèrent les scripts comportementaux. Tout prend pour point de départ la connaissance de soi, du bon et du mauvais pour soi, vers l’élévation du sujet dépassant ses déterminismes et devenant en capacité de choisir et d’aller vers le bon.
Ce bonheur n’est plus subi, mais construit dans la bonne temporalité. Les deux temps, de la réalité et du plaisir, sont en constante représentation dans le vécu de l’individu. Nous pourrions d’ailleurs critiquer les vacances du fait qu’elles ne sont souvent pas un temps choisi mais un temps imposé par la société. Pourtant, la capacité de choisir est, elle, atemporelle. Elle n’est pas « une capacité du temps » mais plutôt la capacité à saisir l’occasion. La maxime souvent réutilisée dans nos séances « ne passons pas à côté des choses simples » renvoie à cette idée que nous sommes en capacité de choisir de vivre ces moments, mais que pour cela il faut les voir.
Cela implique aussi de réinterroger nos constructions nostalgiques, notamment celles du “bon vieux temps”, qui masque souvent des souffrances refoulées et nous prive de la pleine actualité du présent.
En finir avec le Le bon vieux temps
Bien sûr, nous pouvons toujours être dans la nostalgie des temps anciens, qui semblent toujours plus innocents et légers. Souvenons-nous d’eux, mais ayons l’intelligence de nous dire que le passé n’est jamais soumis à la contingence, qu’il est toujours nécessaire et donc réconfortant à sa manière, et parfois aussi effrayant pour les mêmes raisons. De plus, rappelons aussi qu’il y a toujours une histoire cachée qui agit et qui nous inflige son implacable nécessité dans le présent.
L’illusion de l’inconscient agit toujours, et le bon vieux temps nous fait oublier volontiers les angoisses qui y sont pourtant souvent associées mais qui sont refoulées et donc projetées dans le présent. La psychanalyse PAR propose de faire le ménage, en rendant au passé tout ce qui lui appartient pour donner la possibilité au présent d’exister pleinement.
Rendre au passé ne signifie pas forcément tout détruire, mais plutôt désacraliser ce qui l’a été, pour que ces expériences soient utilisables pour retourner vers le bon. Ce qui est sacré est, par définition, ce qui ne peut pas être touché, ce qui est interdit. En psychanalyse, le psychisme est ce vaste maillage atemporel où tout active tout, et il faut donc prendre acte de cela et utiliser les données que nous avons en les analysant et en les retournant pour nous, dans le sens de la perlaboration.
La rentrée n’est donc pas la fatalité de la fin des jours heureux, mais le rappel de la transition et donc du choix qui s’impose à nous par le retour à la réalité, qui, matinée par la pleine lucidité, peut devenir un chemin vers le bonheur, qui n’est pas un temps donné mais un temps construit, un plaisir dans la réalité.
Finalement, la rentrée, loin d’être la fin d’un âge d’or, peut être envisagée comme une transition féconde, voire une occasion d’un moment de retour à soi, où il devient possible, par la lucidité, de réconcilier plaisir et réalité dans une temporalité choisie et non subie.
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